Fileuse
Chansonnette, 1844

Fileuse
Chansonnette, 1844

D’une main agile,
File, file, file,
Pauvre, pauvre enfant.
File ton lin blanc.

Dis une prière,
Pour que ta paupière
Ne se ferme pas,
Et chante tout bas.
Avant de répondre,
Ne va pas confondre ;
Souvient-toi du nom
De Ricdin Ricdon.

D’une main agile,
File, file, file,
Pauvre, pauvre enfant.
File ton lin blanc.

Garde-toi de dire
Un nom plein d’empire,
Qui tourne à l’entour
De toi nuit et jour ;
Qui dans la nuit noire,
Trouble la mémoire
S’il n’est pas le nom
De Ricdin Ricdon.

D’une main agile,
File, file, file,
Pauvre, pauvre enfant.
File ton lin blanc.

Satan dans ses ailes,
Aux rouges parcelles,
T’envelopperait
Et t’emporterait ;
Dis à Dieu, s’il t’aime,
D’écrire en toi-même
La crainte et le nom
De Ricdin Ricdon.

D’une main agile,
File, file, file,
Pauvre, pauvre enfant.
File ton lin blanc.

Publiée en 1844 sous le titre de Chansonnette, cette pièce de vers n’a pas été reprise en recueil. Giacomo Cavallucci l’a reproduite dans sa Bibliographie critique de Marceline Desbordes-Valmore d’après des documents inédits sous le titre de « Fileuse », conservé par Marc Bertrand dans l’édition de l’Œuvre poétique qu’il a publiée en 2007.

Elle a paru insérée dans un conte en prose sans indication d’auteur, « Ricdin-Ricdon ou La Fileuse. Conte du Moyen-âge », faisant partie la série Mélodies en action (1844). Ce contexte explique son titre de Chansonnette.

Mais on peut fort bien lui donner le titre de Fileuse, que Marceline Desbordes-Valmore a elle-même utilisé plusieurs fois, notamment pour deux pièces du recueil Bouquets et prières (1843) qui proviennent, tout comme cette « chansonnette », du conte de Ricdin-Ricdon. La troisième « Fileuse » figure quant à elle dans les Poésies inédites (1860). Ce recueil posthume contient aussi le poème « La Fileuse et l’enfant », – un des plus célèbres de l’œuvre, grand poème de l’enfance heureuse, et l’un des deux poèmes composés par Desbordes-Valmore dans ces vers de onze syllabes qui lui vaudront l’admiration de Verlaine, sur lequel on reviendra en conclusion.

… La suite de l’article de Christine Planté dans le premier numéro du Bulletin de la Société des études Marceline Desbordes-Valmore (pages 5 à 18).

L’ouvrier français
[Écrit en 1848]

L’ouvrier français
à ma fille1

Après un tremblement de terre,
Qui renversa tout ici-bas,
Étonné du choc salutaire,
Le globe ne respirait pas ;
Mais la justice, au milieu du silence,
Pour relever tous les droits sans procès,
Sanglante encor retrouve sa balance,
Chez un pauvre ouvrier français.
Les sanglots et les cris d’alarme
Des peuples enrouaient la voix ;
L’oiseau même, au fracas des armes,
Allait s’éteindre dans les bois ;
Mais quand la foudre eut purgé la nature,
L’âme s’ouvrit à de joyeux accès,
Et retrouva la chanson vive et pure,
Chez un jeune ouvrier français !
Percé2 des blessures profondes
Que la liberté coûte un jour
L’homme implorait3 les fraiches ondes
Qui coulent de l’immense amour ;
Mais le sauveur a marché sur l’abime,
Et de l’orage enchainant les excès,
On retrouva le Christ humble et sublime
Chez un vieux ouvrier français4 ! »

Ta mère
Marceline Desbordes Valmore5

Le manuscrit Ms 1766-169 de la Bibliothèque Marceline Desbordes-Valmore

Inspiré à Marceline Desbordes-Valmore par la Révolution de 1848, ce poème n’a pas été publié de son vivant. Le manuscrit ci-dessous est conservé à la bibliothèque Marceline Desbordes-Valmore de Douai.

 

La lecture de l’historienne

Nous avons demandé à Michèle RIOT-SARCEY6 de lire ces vers de son point de vue de spécialiste d’histoire politique du XIXe siècle.

L’esprit utopique de 1848, une nouvelle fois, est parfaitement saisi par Marceline Desbordes-Valmore qui retrouve ce même élan de cœur en direction du « pauvre ouvrier ». Comme en 1834, elle semble épouser la cause de ceux qui seront irrémédiablement vaincus, elle le sait. Mais, en février et mars, la justice apparaît de plein droit du côté de ceux qui n’en ont pas.

Le tremblement de terre, par l’évocation duquel elle ouvre son poème, est une métaphore commune à la plupart de ses contemporains. De Tocqueville à Proudhon, chacun à sa manière décrit le choc des premiers jours de février en des termes semblables. Les uns expriment l’enthousiasme, les autres disent l’effroi qui s’empare des acteurs comme des témoins de la révolution. De l’ouvrier anonyme à la personnalité connue, en grand nombre, les auteurs d’imprimés ou de lettres manuscrites s’adressent au Gouvernement provisoire et à la Commission du Luxembourg, en vue de relever tous les droits, jusqu’alors ignorés, de ceux dont on salue le courage, par cette formule en vogue : « Chapeau bas devant la casquette, à genoux devant l’ouvrier ». Ainsi, les pétitionnaires tentent d’orienter les décisions des autorités du moment. Au cours des premières semaines de la révolution, du journaliste à l’homme politique, tous, sans presque aucune exception, imaginent l’achèvement des promesses de 1789. En dénonçant les excès des inégalités, par leurs descriptions très informées de l’état des classes pauvres, les philanthropes – parmi lesquels Eugène Buret –, avaient anticipé les objectifs concrets des insurgés, à savoir, l’abolition de la misère.

La seconde strophe commence par les sanglots et le vacarme figurant ainsi, presque
fidèlement, le brouhaha des rues grouillantes, tout juste silencieuses la nuit, où se mêlent les cris et les slogans des travailleurs qui se fondent peu à peu à l’unisson des paroles d’une chanson à la gloire de l’indépendance du monde.

Aux dires des partisans de Février, en effet, le choc « révolutionnaire » est salutaire, c’est pourquoi dans les rues de Paris comme des centres urbains des grandes villes, lors des manifestations et des défilés devant l’Hôtel de Ville de Paris, joyeusement on entonne les
chants du poète du moment, Pierre Dupont. Le Chant des ouvriers7, en particulier. Observatrice attentive tout comme l’était Baudelaire – lequel, dans le même temps, salue la « beauté du peuple8 » –, Marceline Desbordes-Valmore évoque la chanson vive et pure du jeune ouvrier français.

Plus énigmatique est la troisième strophe. Comme si elle pressentait l’assombrissement de l’horizon des possibles, Marceline Desbordes-Valmore l’énonce d’emblée, la liberté coûte cher. Aussi défait-elle trop tôt l’homme de 1848, conquérant victorieux qui ne se faufile que sur trois vers. À peine advenu, il trouverait refuge auprès du « Christ humble et sublime » proche, dans la vision de la poétesse, des vieux ouvriers français. Ce Christ-là n’est pas tout à fait le Christ des barricades, pas même le Christ rédempteur qui inspira les premiers communistes tel Constantin Pecqueur. Il s’agit davantage du Christ consolateur, celui qui veut apaiser les antagonismes, avant même qu’ils ne se déploient et explosent en juin 1848. Le deuil alors se répand sans laisser la moindre place au différend. L’humanité semble défaite pour les tenants de l’esprit utopique. Marceline Desbordes-Valmore n’aurait pu, à mon sens, écrire de tels vers après l’insurrection de juin. Dès les années 1830, elle a choisi le camp des vaincus. Et la répression de juin fut si violente qu’elle ne pouvait laisser penser à une réconciliation sous le signe d’une paix divine. Elle anticipe simplement en invoquant l’au-delà de l’immense amour.

Michèle RIOT-SARCEY

Quelques indications sur le texte

Un manuscrit de ce poème se trouve à la bibliothèque Marceline Desbordes-Valmore de Douai (Ms 1766-169). Il a été reproduit par Giacomo Cavallucci sous le titre « Écrit en 18489 » au tome 2 de sa Bibliographie critique, et, partiellement, par Francis Ambrière sous le titre « L’Ouvrier français » dans Le Siècle des Valmore10, qui ne donne que les deux premières des trois strophes. Ambrière juge ce poème « au-dessous du médiocre », et son auteure aveuglée par une émotion naïve qui la fait céder à une ambiance alors « à la déification du travailleur manuel ». Ces vers « détestables » auraient selon lui été écrits très tôt, dans le même mouvement d’enthousiasme qui dictait à la poète la lettre à son frère Félix du 1er mars 1848 : « je suis trop écrasée d’admiration et de larmes pour te rien décrire. Ce peuple adorable m’aurait tuée en se trompant, que je lui aurais dit : “Je vous bénis11 !” ». Marceline Desbordes-Valmore, suppose-t-il, espérait que sa fille les ferait publier grâce à Marrast dans la presse républicaine – il n’en a rien été.

Un tel enthousiasme est d’autant plus remarquable que le mouvement populaire ne pouvait qu’inspirer à Desbordes-Valmore des inquiétudes pour son propre sort : celle de perdre la pension qu’elle percevait sous la monarchie de Juillet, et qui permettait de faire vivre le ménage quand son mari se trouvait sans emploi ; celle de voir François Buloz dans l’incapacité de tenir la promesse qu’il lui avait faite de faire engager Valmore à la Comédie-Française, puisqu’il se voyait destitué de son emploi de commissaire royal. Mais comme pendant la révolution de juillet 1830, comme lors des insurrections lyonnaises de 1831 et 1834, ni ces craintes, ni la peur pour le sort de ses proches pendant les combats de rue n’empêchent la poète de dire son admiration pour « ce peuple de Dieu, si grand, si fort, si sublime12 », et d’écrire qu’elle partage l’élan populaire vers plus de justice sociale.

Le poème est dédié à sa fille Ondine, alors âgée de 26 ans, qui demeure rue de Chaillot à la pension Bascans, alors que les Valmore et leur fils Hippolyte habitent rue de Richelieu. Entrée dans cette institution en 1845 comme maîtresse d’internat, Ondine y a fait la connaissance de Solange (la fille de George Sand), d’Aline Chazal (la fille de Flora Tristan), de Pauline Roland, mais aussi d’un proche des Bascans, le journaliste républicain très modéré Armand Marrast, actif dans la campagne des banquets qui précède la révolution. Devenu membre du Gouvernement provisoire, puis maire de Paris, Marrast nomme Ondine à la commission d’enseignement qui se réunit à l’Hôtel de Ville, puis, fin mai, inspectrice des institutions et pensionnats de demoiselles du département de la Seine. La jeune femme, qui prend ces fonctions très au sérieux, se montre nettement plus méfiante que sa mère vis-à-vis du mouvement républicain.

Marceline Desbordes-Valmore invite sa fille à choisir l’ordre des strophes et à « changer les mauvais vers ». Une telle indication peut sembler déroutante, suggérant que l’auteure n’est pas sûre d’elle-même – et la poète en effet se montre généralement prête à accueillir toutes les critiques dans ses échanges avec les éditeurs, les hommes de lettres ou avec des proches. Mais ici, à son humilité littéraire s’ajoute sans doute la conscience de divergences d’appréciation politique entre elle et Ondine, qui prend les choses de façon beaucoup plus critique, réfléchie et distanciée. Il reste difficile à comprendre que l’ordre des strophes soit ainsi présenté comme optionnel, tant elles semblent à première lecture présenter une progression nette, qui suivrait celle de la Révolution. Les informations dont on dispose ne permettent pas de dater leur écriture avec précision : peut-être pas aussi tôt que semble le supposer Francis Ambrière quand il rapproche ce poème d’une lettre du 1er mars, mais sans doute pas non plus après la sanglante répression de juin, comme l’évocation de « blessures profondes » à la dernière strophe pourrait le donner à penser13. Les vers ne décrivent pas nécessairement des événements qui viennent réellement de se dérouler. Tout se passe plutôt comme si, au moment où elle écrit, Desbordes-Valmore voyait et racontait simultanément plusieurs étapes du processus révolutionnaire, dans une sorte de télescopage imaginaire des temps, ou de rétrospection anticipée : le choc initial avec la stupeur qui en résulte ; l’explosion de joie ; puis l’orage avec ses « excès » qui risquent de conduire à « l’abîme », dont seul le Christ peut sauver les hommes. Les « blessures profondes » qu’il vient apaiser et consoler, Marceline Desbordes-Valmore, si on retient l’hypothèse d’une rédaction entre mars et mai, les imagine ou les pressent, en se fondant sur ses expériences antérieures de mouvements insurrectionnels, et sur les déceptions ou répressions qui ont suivi. La poète semble alors d’un même mouvement contradictoire partager les espoirs naissants et, avec une égale intensité, éprouver la certitude de leur défaite prochaine. Elle veut malgré tout les célébrer au présent, dans ces vers hésitants et maladroits sans doute, à coup sûr bien peu « féminins » selon l’idée contemporaine dominante de la féminité, et difficiles à publier14.

Ce télescopage des temps la révèle à la fois étroitement liée à l’actualité immédiate et radicalement hors de celle-ci – à côté, dans un autre temps. Caractéristique de son rapport au monde, il éclaire son écriture et sa pratique poétique de la reprise, propre à dire à la fois le neuf et le retour. Le poème est construit en trois huitains hétérométriques qui combinent des vers de 8 et 10 syllabes, se terminant par une sorte de refrain avec variations, selon un procédé fréquent chez elle, dérivé de la romance et de la chanson. On y retrouve un lexique et des images déjà présents dans les poèmes consacrés à la répression des Canuts à Lyon, en 1834. Ainsi l’opposition entre le fracas des armes et la paix des bois, où l’oiseau va chercher refuge, rappelle-t-elle le début et la fin de « À Monsieur A. L.15 », de même que la notation des sanglots et des cris en rappelle la partie centrale. Le « choc salutaire » qui résonne à la rime du vers 3, avec un adjectif confondant vision religieuse et vision politique, fait écho au refrain du Cantique des mères, dans lequel une voix féminine demandait, au nom de l’amour maternel, l’intercession de la reine en faveur des prisonniers : « Priez d’un salutaire effroi / Pour tous les prisonniers du roi16 ! ». La poète perçoit l’événement et tente de l’écrire en gardant la mémoire des expériences antérieures, mais elle reste sensible aux tonalités propres du moment présent : les joyeux « accès » auxquels s’ouvre l’âme, la chanson « vive et pure » du jeune ouvrier. Seulement, dans la construction du poème qui les enserre entre des strophes plus inquiètes, ces notations de joie semblent vouées à n’être que fugitives. Les vers écrits après Juillet 1830 chantaient la liberté et l’élan patriotique, portés par une évidente croyance aux lendemains. Et s’ils évoquaient aussi du sang et les pleurs, ceux-ci se voyaient conférée une valeur baptismale, tandis que les cris s’y trouvaient destinés à recevoir des échos : « Liberté ! Liberté ! vœu du cœur et de l’âme, / Le monde a des échos pour répéter ton nom17. » En 1848, la voix des peuples est d’abord enrouée, et la « chanson vive et pure » du jeune ouvrier reste assombrie par les notations qui l’entourent.

Si ces vers ne sont pas, certes, parmi les meilleurs qu’ait écrits Marceline Desbordes-Valmore, ils ne procèdent donc pas pour autant d’une exaltation de commande ou d’une incurable naïveté. Et si la poète peine alors à trouver la note juste, c’est sans doute qu’il n’est pas, pour une femme poète comme elle, de position ni de tonalité légitime pour chanter l’élan populaire révolutionnaire18. Mais c’est aussi qu’elle est profondément divisée, capable encore d’entendre la note joyeuse de la chanson vive, désireuse toujours, comme poète, de la relayer, mais incapable désormais de la faire pleinement sienne, – voix, âme « fêlées » – comme l’âme du poète dans le sonnet La Cloche fêlée19 de Baudelaire.

Christine PLANTÉ


1 En haut de la feuille, dans l’angle supérieur droit, une indication destinée à Ondine : « Choisis l’ordre des strophes. / Change les mauvais vers ».

2 Percés (au pluriel) est ajouté au-dessus de la ligne, sans que la rédaction au singulier soit rayée.

3 Ajout au-dessous de la ligne : Tous imploraient (voir note précédente).

4 Nous rétablissons dans tout le poème la majuscule en début de vers, que Marceline Desbordes-Valmore est loin de respecter systématiquement.

5 Le poème est suivi de ce message à Ondine : « Que je puisse ou non m’accorder / Le bonheur de te voir, je t’envoie mon âme –. Embrasse avec elle ce / Qui t’entoure. »

6 Parmi les ouvrages de Michèle Riot-Sarcey : Le Procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, La Découverte, 2016, prix Pétrarque de l’Essai France Culture – Le Monde ; 1848, la révolution oubliée (avec Maurizio Gribaudi), La Découverte, 2008 ; Histoire du féminisme, La Découverte, 2002 (dernière édition 2015).

7 Pierre Dupont, « Le Chant des ouvriers », Paris, Chez l’auteur, 1848. Le refrain de ce chant très largement repris est le suivant : « Aimons-nous, et quand nous pouvons / Nous unir pour boire à la ronde, / Que le canon se taise ou gronde,/ Buvons (ter) / À l’indépendance du monde ! ».

8 Baudelaire, « LA BEAUTÉ DU PEUPLE – Depuis trois jours la population de Paris est admirable de beauté physique. […] le sentiment des droits reconquis […] fait porter haut toutes les têtes. […] Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre, et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur. », Le Salut public [feuille signée Champfleury, Baudelaire et Toubin, qui ne connaît que deux numéros], n° 1, 27 février 1848 ; dans Œuvres complètes, éd. Claude Pichois, Gallimard, « Bib. De la Pléiade », t. II, 1976, p. 1032.

9 Dans la section « Poésies inédites et poésies non recueillies », Appendice de la Bibliographie critique de Marceline Desbordes-Valmore d’après des documents inédits. II Prose et correspondance, Naples, Raffaele Pironti, Paris, Alph. Margraff, 1942, p. 434. Cavallucci ne donne pas le titre, ni les indications adressées à Ondine au début et à la fin, soit qu’il ait voulu effacer ce qui apparentait le poème à une lettre, soit qu’il ait eu accès à une autre version du texte.

10 Francis Ambrière, Le Siècle des Valmore. Marceline Desbordes-Valmore et les siens. T. 2, 1840-1892, Paris, Seuil, 1987, p. 200-201.

11 Lettre autographe signée à Félix Desbordes, 1er mars 1848 (LAS BM Douai, Ms 1620-6-745).

12 Lettre à Ondine du 27 février 1848 (LAS BM Douai, Ms 1553-5-1148).

13 La lecture de Michèle Riot-Sarcey écarte ici une telle hypothèse.

14 Ce n’est pas la première fois qu’elle écrit des vers « à chaud » suscités par l’histoire présente, sans parvenir à les faire paraître. L’admirable « Dans la rue » (Nous n’avons plus d’argent pour enterrer nos morts…) a ainsi été écrit devant la répression de l’insurrection lyonnaise d’avril 1834, et sa publication refusée par les journaux du temps.

15 « À Monsieur A. L. » [il s’agit probablement du critique Antoine de Latour], poème daté de Lyon 1834, a été publié partiellement dans la Revue du lyonnais en 1836, puis dans Pauvres Fleurs en 1839 ; Œuvres Poétiques par Marc Bertrand, Presses Universitaires de Grenoble (désormais OP), 1973, t. II, p. 404.

16 Dans la version définitive du Cantique des mères, l’adjectif qui qualifie effroi varie à chaque strophe. Une rédaction sans doute antérieure dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Douai reprend l’adjectif salutaire à chaque fois.

17 « Le Drapeau tricolore », poème publié dans la Lyre nationale, OP, II, p. 616.

18 L’heure n’étant pas (encore) à la virulente protestation au nom de la compassion maternelle qu’on trouvait dans les poèmes sur la répression de l’insurrection lyonnaise.

19 Baudelaire, « La Cloche fêlée », publié pour la première fois le 9 avril 1851 dans Le Messager de l’Assemblée. Le poème s’achève par ces tercets : « Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis / Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits, / Il arrive souvent que sa voix affaiblie // Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie / Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts, / Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts. » Il prendra place ensuite dans la section « Spleen et Idéal » des Fleurs du mal, éd. cit., t. I, 1975, p. 72.

Un Christ
Au salon de 1847

Un Christ au salon de 1847

C’était le jour du peuple à visiter son Louvre,
Et, roi silencieux, sous la porte qui s’ouvre,
Le peuple, comme un fleuve errant en liberté,
Allait porter son vote à l’immortalité.

Et moi, prise au courant de cette foule aimée,
Marchant avec effort dans son flot enfermée,
J’ouvrais mes yeux sans voile aux mordantes clartés
Qui des lambris vivants sortaient de tous côtés.
Mais le cœur palpitant comme un cœur d’alouette

Attirée au miroir où se heurte sa tête,
J’avançais toute lasse et les yeux larmoyants,
Laissant glisser mes pieds sur les parquets fuyants,
Comme un rêve. Enlacée au bras d’une compagne :
« Où donc l’air pur, disais-je, et l’ombre, et la campagne,
Et la fleur véritable et qui se cueille, et l’eau
Dont le semblant scintille au fond de ce tableau,
Mais qui ne coule pas ! » Ta voix fraîche, ô Nature,
Appelait loin de l’art mon esprit sans culture,
Et vous, pardonnez-moi, chefs-d ‘œuvre confondus,
Pour mes sens imparfaits vous étiez tous perdus.

Mais là-bas, séparé des marbres, des dorures,
Des riantes beautés qu’enchaînent leurs bordures,
Et d’enfants qu’on eût dits prêts à courir vers nous,
Qui donc force la foule à plier les genoux ?
Quel sombre attirement, quelle chaste lumière,
A secouru de loin ma brûlante paupière ?
Quelle halte pieuse à travers les bruits forts
A suspendu la foule et ses houleux efforts ?
Un Christ ! Une croix haute en silence gardée
Par deux hommes rêveurs, deux soldats de Judée,
Veilleurs insoucieux des meurtres d’alentour,
Demandant à la nuit : Quand donc fera-t-il jour ?

Il fait jour ! Il fait jour ! D’une croix éclairée,
La lumière descend dans cette nuit sacrée ;
Mais, pour vos yeux de chair et malgré son retour,
Ô veilleurs de la mort, il ne fera plus jour.

La lune sur la terre avançant son visage
De rayons effrayés perce le noir feuillage
Comme un esprit vivant qui juge cette mort,
Et le peuple qui tue et les rois sans remord.

Au fond du lourd sommeil, la moquerie éteinte
Partout d’un saint effroi laisse couler la teinte
Et l’âme en pleurs est libre enfin de se plonger
Dans ce repos terrible et doux à partager.
Car de vos flancs ouverts, ô vrai roi qu’on ignore,
Ô Dieu vrai ! le pardon saigne et s’échappe encore ;
Il saigne, oracle amer des maux qui vont couler
Sur les ingrats que seul vous veniez consoler !

Qui donc a retracé ce triomphe sans armes,
Cet oracle muet qui crie avec des larmes ?
Pour peindre ainsi son Dieu de tristesse expiré
Au fond d’un cœur mortel qu’il faut avoir pleuré !

Qui donc a retrouvé ces couleurs introuvables,
Ces ténèbres qu’on voit, ces pardons ineffables,
Ce silence épandu dans l’air terrifié,
Ce lamentable adieu du cher crucifié !
Cette nuit qu’on entend sangloter sous ces voiles,
Et l’orbe qui rougit dans un ciel sans étoiles,
Et l’herbe qui se penche en tremblant sous les pieds,
Les doux pieds de Jésus, les pieds froids et cloués.

Qui n’a pas vu cela ne saurait le comprendre ;
Qui l’a vu s’en abreuve et ne peut pas vous rendre,
Ô Christ ! Ô pieds sanglants ! Ô visage incliné !
Ô grandeur ! Ô Dieu mort qui pour nous étiez né !

J’y penserai toujours. Toujours, morte ou blessée,
J’aurai sur cette croix ma mémoire enlacée.
Dieu d’amour, si l’amour sauve tout de l’enfer,
Bénissez votre peintre, il a beaucoup souffert.

Ce poème n’a pas paru du vivant de Marceline Desbordes-Valmore. C’est Bernard Gagnebin qui l’a publié pour la première fois dans la revue Lettres, d’après un manuscrit (non autographe) qui se trouve à la Bibliothèque de Genève. On ne connaît pas de manuscrit autographe.

Nous donnons ci-dessus (sans variantes) le texte tel qu’établi par Marc Bertrand (Presses Universitaires de Grenoble, OP, II, 1973, p. 642 ; Marceline Desbordes-Valmore, Œuvre poétique, Lyon, Jacques André éditeur, 2007, p. 498).

Le sous-titre figure sur le manuscrit. Une note en bas du premier feuillet indique qu’il s’agit d’un tableau d’Eugène Delacroix : sans doute le « Christ » de 1846, exposé au Salon de 1847, aujourd’hui à Baltimore, The Walters Art Museum.

Eugène Delacroix, Christ en croix
Eugène Delacroix, Christ en croix, 1846. Walters Art Museum, Baltimore, États-Unis

Les Roses de Saadi

« Les Roses de Saadi », Poésies inédites, 1860, Gallica

J’ai voulu, ce matin, te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée :
Ce soir ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

Ce poème, un des plus célèbres de Marceline Desbordes-Valmore a paru pour la première fois dans la section « Amour » des Poésies inédites de 1860. On n’en possède pas d’état manuscrit.

Il doit sans doute sa célébrité à sa brièveté, à une composition très savante sous son apparente simplicité, et à des images dans lesquelles on a trop souvent voulu ne voir que l’expression d’une sensualité féminine.

Le poème s’inspire d’un apologue du poète persan Saadi, dans lequel la robe est celle d’un sage, le poète rapportant une expérience mystique.