Une lettre de femme

Ce poème ouvre le recueil des Poésies inédites paru en 1860, un an après la mort de Marceline Desbordes-Valmore, chez Jules Fick, à Genève, publié par Gustave Revilliod.

En tête de la première section, « Amour », il inscrit l’écriture poétique à la fois dans la continuité d’un geste féminin autorisé (écrire à l’être aimé), et dans la conscience d’une transgression : les femmes « ne doivent pas écrire ».

En quelques vers, il rassemble des traits caractéristiques de la poésie de Marceline Desbordes-Valmore. Se donnant comme une parole écrite, d’un je à un tu, il combine le ton familier de la conversation avec un emploi maîtrisé des vers longueurs contrastées (12 et 4 syllabes).

Une lettre de femme

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire,
J’écris pourtant,
Afin que dans mon cœur au loin tu puisses lire
Comme en partant.

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau :
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Semble nouveau.

Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,
Bien que, là-bas,
Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.

Ne te détourne point s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.

Tu t’en vas, tout s’en va ! Tout se met en voyage,
Lumière et fleurs ;
Le bel été te suit, me laissant à l’orage,
Lourde de pleurs.

Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes
Cessant de voir,
Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,
Garde l’espoir.

Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,
Te voir souffrir :
Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,
C’est se haïr.