Marceline Desbordes-Valmore : une poète naturelle ?

Héloïse Metzlé a soutenu, sous la direction de Madame Sarah Nancy à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, un mémoire de Master 1 intitulé « Enjeux du naturel dans l’ethos poétique de Marceline Desbordes-Valmore ». Elle en présente ici le sujet et les principales conclusions.

Les premiers critiques et admirateurs de Marceline Desbordes-Valmore, Sainte-Beuve et Baudelaire, l’ont décrite comme une femme poète naturelle et spontanée, douée d’une capacité créatrice souvent indépendante de la réflexion. J’ai voulu interroger ce portrait, avec d’autant plus de curiosité que la facilité dans l’usage de la langue et l’immédiateté de l’expression sont des caractéristiques qu’on attribuait déjà aux femmes au XVIIe siècle. Le terme de « naturel » revenait à maintes reprises pour décrire leur « style ». 

En me demandant comment ce lien ancien entre les femmes et le « naturel » surgissait encore sous la plume de Sainte-Beuve et Baudelaire au XIXe siècle, j’ai dû étudier les évolutions sémantiques de ce mot et de son association avec les femmes. Il fallait aussi rendre compte des contradictions que cela supposait : au moment même où l’on vantait la facilité qu’ont les femmes de s’exprimer naturellement, on déplorait leur penchant intrinsèque pour l’artifice. En étudiant cette évolution, il m’a semblé que le terme de « naturel » associé aux femmes les ramenait de plus en plus au physique et au corporel, alors qu’au XVIIe siècle il désignait une pratique langagière. 

Ce système de valeurs entre pour beaucoup dans la description de Marceline Desbordes-Valmore poète ; Christine Planté montre les limites d’une telle image (qui a pourtant longtemps eu cours) dans son article « L’art sans art de Marceline Desbordes-Valmore1 ».

Dans le peu d’écrits que Desbordes-Valmore a laissé sur sa pratique et dans ses poèmes, emboîtant le pas d’autres chercheuses comme Sonia Assa dans son article « Je n’ai pas eu le temps de consulter un livre : les lectures de Marceline Desbordes-Valmore2, » j’ai cherché à mieux comprendre l’image qu’elle voulait renvoyer d’elle-même en interrogeant l’angle du naturel. 

Marceline Desbordes-Valmore se défendait de rien savoir et d’avoir rien lu ; or, c’est apparemment déjà la ligne de conduite de certaines femmes qui écrivent au XVIIe siècle. Myriam Maître parle d’un « ethos féminin » fondé sur le naturel3. Le terme d’ethos renvoie à la rhétorique classique : il s’agit pour l’orateur de construire dans son discours une image convaincante de lui-même mettant en valeur des qualités morales. Appliqué au cas de Marceline Desbordes-Valmore, il désigne par extension l’image de soi construite dans et par le discours.

J’ai émis l’hypothèse que l’ethos féminin naturel n’était pas étranger à Marceline Desbordes-Valmore et je me suis demandé quels éléments de son discours pouvaient renforcer cette idée. Ainsi, les affirmations d’ignorance, de création spontanée et notamment l’insistance sur la poésie née du chant (Sarah Nancy4 a montré comment la voix et le chant sont de plus en plus associés à l’image d’un féminin naturel au XVIIe siècle en France, avec l’héritage du couple aristotélicien de la phonê (voix, cri) féminin opposée au logos (langage articulé, discours) masculin m’ont semblé aller dans ce sens. Je n’oserais pas affirmer que ces processus se limitent à une stratégie : dans ce travail, j’ai cherché à montrer leur caractère parfois construit et ce qu’ils apportent à la création poétique. 

Héloïse Metzlé, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3

1 PLANTÉ Christine, « L’art sans art de Marceline Desbordes-Valmore », Europe, n°697, 1987.

2 ASSA Sonia, « Je n’ai pas eu le temps de consulter un livre, les lectures de Marceline Desbordes-Valmore », Women in french studies, Special Issue 2012, p.85-107, https://muse-jhu-edu.ezproxy.univ-paris3.fr/article/501842

3 MAÎTRE Myriam, « Les « belles » et les « Belles-Lettres » : femmes, instances du féminin et nouvelles configurations du savoir », in Le savoir au XVIIème siècle, actes du 34ème congrès annuel de la North American Society for Seventeenth Century French Literature, mars 2002 en Virginie, édités par John Lyons et Cara Welsh, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2003.

4 NANCY Sarah, La voix féminine et le plaisir de l’écoute en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Classiques Garnier, 2012.