Responsables : Anne Labourdette, Pierre-Jacques Lamblin.

L’œil de Marceline

 

Dans un dossier documentaire conservé à la Bibliothèque Marceline Desbordes-Valmore de Douai se trouve une intrigante photographie d’une miniature représentant un œil féminin entouré d’un décor floral. Une inscription indique qu’il s’agit de l’œil (droit) de Marceline Desbordes-Valmore peint par son oncle Constant sur le couvercle d’une tabatière. L’objet est signalé comme appartenant à un docteur Le Masle.

La recherche dans la base de données Joconde permet de retrouver cette miniature au Musée du Louvre1, attribuée à un artiste anonyme qui aurait copié une œuvre de petit format (16 x 13 cm.) de Constant Desbordes, disparue depuis 1917 du Musée de Douai qui la conservait.

La notice de la base Joconde donne de précieuses indications sur l’origine de cette tabatière, et reproduit des extraits d’une note manuscrite qui y est contenue :

J’ai acheté cette tabatière dont la peinture sur le couvercle est une réplique de la miniature de Constant Desbordes qui se trouve au Musée de Douai ; j’ai acheté (…) cette tabatière le 11 Octobre 1920, avec le médaillon en bronze par David d’Angers et le médaillon en plâtre par l’acteur [?] Milingue [Mélingue] (1833) à Mme Richard, arrière-petite-fille de Marceline, 6, rue […] Paris. Son père était le petit fils de la sœur préférée de Marceline, Eugénie, mariée […] aux environs de Rouen […] Lucien Descaves. 

Qui a pratiqué les notes manuscrites de Lucien Descaves, « valmorien » notoire, n’a pas les doutes du conservateur du Louvre sur l’orthographe du nom final qui ne peut être que « Descaves ». De nombreux documents qui concernent Marceline Desbordes-Valmore proviennent des collections de Lucien Descaves et sont conservés à Douai. De plus la notice de Joconde précise que l’écriture est faite à la plume et à l’encre violette, ce qui était l’habitude de cet écrivain.

Lucien Descaves (1861-1949), écrivain naturaliste et libertaire, journaliste, romancier et auteur dramatique, fut un des fondateurs de l’Académie Goncourt. Ce fut aussi un biographe de Marceline Desbordes-Valmore colporteur de légendes, d’erreurs et d’approximations comme bien d’autres, mais avec talent. Ce fut aussi un collectionneur passionné de manuscrits et d’objets qui provenaient de Marceline Desbordes-Valmore, dont notre tabatière et une guitare qui est maintenant au Musée de la Chartreuse à Douai. Au sujet des yeux de Marceline, il écrivait en 1925 :

Elle n’avait pas, à la vérité (et quoi qu’en ait dit son propre fils), les yeux noirs. L’oncle Constant … les a vus d’un bleu effacé. Aucun doute à cet égard. Le Musée de Douai possède une miniature qui isole l’œil de Marceline dans une couronne de myosotis, et cet œil est gris-bleu. Je tiens moi-même, des arrière-petites-nièces du poète, une tabatière dont le couvercle offre, de la main de Constant Desbordes, une réplique de la peinture de Douai2.

Les bonnes fortunes du marché des lettres autographes ont permis à la bibliothèque de Douai d’acheter récemment une longue lettre de Marceline Desbordes-Valmore à son oncle3 dans laquelle on retrouve son œil peint et le chemin familial qu’a suivi le tableau originel par l’intermédiaire d’Eugénie Desbordes et de cette Madame Richard, qui ne pouvait être l’arrière-petite-fille de la poète, comme l’écrit Descaves par étourderie, mais son arrière-petite-nièce. En voici un extrait :

Lyon, le 23 octobre 1821. […] Une chose qui m’a rendue heureuse pourtant, c’est la nouvelle que j’ai reçue d’Eugénie4. Enfin, leur affreuse position est finie, j’en étais malade, ils vont respirer ces pauvres gens. Que Dieu les maintienne dans cette route de bonheur qu’ils avaient si longtemps perdue. Et l’œil que vous avez rajusté mieux qu’un oculiste. L’a-t-elle reçu ? Elle ne m’en dit rien, et celui, si bien peint, qui devait me le remplacer ? Que j’ai eu la confiance aveugle de vous laisser, et une chose plus précieuse que mes deux yeux en nature et que j’espérais en secret ? … »

On apprend donc qu’il y avait un autre œil peint destiné à Marceline elle-même et qui, apparemment, remplace un premier œil qui lui était destiné et qui a été offert à Eugénie Desbordes. Que Constant Desbordes soit l’auteur ou le copiste de la miniature du couvercle, c’est un exemple de ces miniatures en petits tableaux encadrés ou en médaillons à accrocher, ou encore faites sur des couvercles de boîtes, petits travaux de commerce ou, ici, de courtoisie dont il semble que la pratique était répandue chez les artistes de ce temps. Il semble que la mode des yeux peints ait été lancée par le prince de Galles à la fin du xviiie siècle, et elle a connu un véritable succès jusque vers 1830 en Angleterre, en France et en Russie5.

L’acteur Étienne-Martín Mélingue (1808-1875) était aussi sculpteur et graveur et il a fait de son amie Marceline un portrait de profil en médaillon dont une épreuve en bronze datée de 1833 est conservée au Musée de Rouen.

Le Dr Robert Le Masle a légué ses collections au Louvre en 1974 mais des manuscrits divers ont été ensuite déposés par le musée à la bibliothèque de Douai qui porte maintenant le nom de Marceline Desbordes-Valmore. Il y a dans ce fonds des papiers valmoriens qui viennent de Lucien Descaves, comme d’autres qui sont arrivés à la bibliothèque après être passés par l’intermédiaire d’un collectionneur douaisien, le Dr Lucien Baude. Le nomadisme des objets de collection dont on peut suivre le parcours est un phénomène quelquefois pittoresque, dont l’étude ressuscite un moment des personnalités de collectionneurs et d’amateurs éclairés médecins humanistes, hommes de lettres, ou touche-à-tout de talent.

Pierre-Jacques Lamblin

1 Musée du Louvre, Département des arts graphiques, Cabinet des dessins, Fonds des dessins et miniatures, RF 35926. Cette œuvre a été exposée dans l’exposition Carambolages au Grand Palais, du 2 mars au 4 juillet 2016 (la notice n° 10 du catalogue de la RMN, l’attribue, sous le titre « Un œil qui regarde », à l’Ecole française et la date du XVIIIe siècle.

2 Lucien Descaves, La Vie amoureuse de Marceline Desbordes-Valmore. Paris, Flammarion, 1925, p. 55-56.

3 Lettre cotée Ms 1792-146, Bibliothèque Marceline Desbordes-Valmore, Douai.

4 Eugénie Desbordes, sœur de Marceline, était l’épouse de Désiré Drapier, contremaître de filature puis petit industriel à son compte, qui connut beaucoup d’infortunes.

5 À ce sujet, on peut lire Grootenboer, Hanneke, « Treasuring the Gaze. Eye Miniature Portraits and the Intimacy of Vision », The Art Bulletin, vol. 88, september 2006 ; Grootenboer, Hanneke, Treasuring the Gaze. Intimate Vision in Late Eighteenth-Century Eye Miniatures, University of Chicago Press, 2012. Nos remerciements vont à Delphine Gleizes pour les références indiquées.